Le pagne et son langage

25.03 Pagnes et leur langageLors du concours annuel « Miss France 2020 » diffusé le 14 décembre 2019 sur TF1, les trente candidates au titre de Miss France performaient et défilaient sur le thème « Le tour du monde des Miss ». L’un des tableaux mettait en avant le beau continent africain sur lequel les filles défilaient … en wax. C’est sur ce point que le bât blesse. Honorer l’Afrique est tout ce qu’il y a de plus louable mais ce qu’il faut rappeler c’est que le wax n’est pas africain. Cet article servira, je l’espère, de piqûre de rappel.

Définir ce que nous appelons communément « pagne » africain serait un bon début. Cependant, les recherches nous renvoient systématiquement à la définition du wax. Cela montre l’amalgame qui est fait entre ces termes, sachez que le wax est un pagne, non-traditionnel et non-africain, mais les pagnes ne sont pas tous en wax, c’est une chose à garder en tête. Le pagne est « un vêtement léger porté dans les pays chauds. Il est fait d’une pièce de tissu, de cuir, de plume ou de matière végétale tressée généralement et rectangulaire, ajusté autour des hanches et descendant jusqu’aux cuisses ou aux chevilles » (Wikipédia). De cette définition on peut en conclure que les pagnes peuvent avoir différents moyens de production et peuvent être de différentes matières. Voici quelques exemples :

  • 25.03 Pagnes et leur langage3.jpgLe ShweShwe est à la base un tissu caractérisé par sa couleur indigo provenant des feuilles de l’indigofera tinctoria (cultivées en Asie). Au XVIIe siècle, le tissu arrive en Afrique du Sud en provenance d’Asie et d’Europe. Importé tout d’abord par les colons allemands, il a vite été adopté par les femmes xhosa, esclaves à ce moment-là. La technique d’impression vient des Européens : on procède par décoloration. La méthode traditionnelle était la gravure des motifs sur un rouleau de cuivre sur lequel on était gravé des motifs et l’imprimé était révélé par un agent de blanchiment libéré par le cuivre. La première production sud-africaine date de 1982 et est depuis ce moment-là le tissu emblématique d’Afrique du Sud, surtout depuis le rachat des droits exclusifs des dessins de la marque Three Cats par le producteur Da Gama Textiles en 1992.
  • 25.03 Pagnes et leur langage2À la base réservée à la haute société, Le Ndop royal camerounais est une étoffe, rituelle, symbolique et traditionnelle de l’ethnie de Bamiléké. C’est un tissu typiquement camerounais. Les premières traces de ce textile datent du XVe siècle. À l’origine, il s’agissait de bandes de coton assemblées et cousues les unes contre les autres. Les motifs géométriques blancs sur fond bleu indigo sont, quant à eux, la caractéristique principale de ce tissu. Cette décoration remonterait au XVIIe siècle et est faite à l’aide de fils de raphia (fibre tirée de feuilles de palmier africain). Aujourd’hui, le Ndop peut être produit en usine.
  • 25.03 Pagnes et leur langage4Hérité des Ashanti du Ghana et conçu suivant les méthodes ancestrales de tissage fait main par le peuple baoulé, le pagne du même nom est emblématique de la Côte d’Ivoire. Ce tissu de diverses couleurs et motifs est confectionné à base de soie et coton (parfois même à base de raphia), ces fils de coton et de soie sont tissés en bandes. L’ensemble de ces bandes formeront le pagne. La qualité des pagnes varie en fonction de la personne qui l’achète, un pagne de qualité supérieure sera destiné à des hautes personnalités. Étant donné qu’il s’agit d’un héritage culturel, le tisserand n’a pas de marge quant aux choix des motifs car ceux-ci sont prédéfinis.

La liste n’est pas exhaustive, il existe aussi le faso dan fani (Burkina Faso), kenté (Ghana, Côte d’Ivoire), le bogolan (Mali), le rabal (Sénégal, Guinée-Bissau), le lepi (Guinée Conakry) et la liste est encore longue. Par ces exemples, vous pouvez constater que les pagnes peuvent être divers et variés quant à leur système de production et les matériaux utilisés. Maintenant, qu’en est-il du wax ? Contrairement aux premiers tissus cités qui eux sont intégralement confectionnés en Afrique ce n’est pas le cas pour le wax. Pourtant, ironiquement, c’est le seul tissu « africain » connu à l’international (présent aux fashion shows par exemple) et qui permettrait à l’Afrique de se faire connaitre esthétiquement parlant.

Il s’agit d’un tissu de coton recouvert de cire qui rend le tissu hydrophobe, la cire permet aussi de dessiner les motifs (c’est la technique du Batik javanais). Originaire d’Indonésie, ce tissu est le fruit d’une histoire coloniale. Les Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas) contrôlent jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale ce qu’ils appellent les Indes orientales néerlandaises parmi lesquelles on retrouve l’Indonésie. Les Hollandais, pour accélérer la production décident de le confectionner en usine et de le revendre ensuite aux Indonésiens, à qui je rappelle appartiennent le tissu… Quasiment au même moment, au XIXe siècle, l’actuel Ghana (anciennement la Côte-de-l’Or néerlandaise) est une colonie néerlandaise. Des soldats ghanéens combattants pour les forces hollandaises en Asie, vont ramener ce tissu sur le continent africain. C’est de cette manière que le wax se retrouve en Afrique et y rencontre un succès sans nom. Fin du XIXe siècle, les Européens voient dans ce tissu, un moyen d’entretenir des relations commerciales avec les pays africains. Et, très clairement, volent l’idée. L’entreprise Vlisco (ex- Van Vlissingen & Co.), s’inspire des motifs africains pour vendre le wax sur le marché africain. Les géants de ce secteur sont hollandais. Aux XXe-XXIe siècle, le (très) peu de sociétés en Afrique qui confectionnent du wax sont concurrencées par les entreprises chinoises qui représentent une grande partie marché de ce tissu. Le wax est en majorité soit hollandais soit chinois mais très peu voire pas du tout africain.

L’important à comprendre est que cette fausse idée porte préjudice à l’Afrique car ce tissu est connu, à tort, comme le seul africain internationalement alors qu’il ne l’est pas. Ce n’est pas un tissu africain mais bien d’inspiration africaine, comprenez la nuance. Il est dommage de faire l’amalgame et de promouvoir ce pagne au détriment des vrais tissus typiquement africains fait à la main (ou pas) par des producteurs locaux. Il est aussi important qu’il y ait un développement des structures et des conditions de travail sur le continent pour créer un véritable environnement et de bonnes conditions de travail pour ces producteurs locaux.

On a beaucoup parlé de motifs, il faut savoir que ceux-ci ont des significations particulières (qui ont été donné par la clientèle essentiellement féminine). Aujourd’hui peu de personne en ont connaissance, si bien que ce n’est plus réellement d’actualité (en tout cas en Europe) mais en principe le port du pagne est un moyen d’expression. En fonction de notre humeur ou du message qu’on veut faire véhiculer, il faut avoir égard au motif imprimé (cette liste est non-exhaustive car croyez-moi il me faudrait plus de pages pour tous les lister) :

  • 25.03 Pagnes et leur langage5« Ton pied, mon pied », deux pieds face à face ou côte à côte, qui symbolisent l’union d’un couple, son affirmation.
  • « Balaye ta cour », traduction grossière : « regarde chez toi, gère tes problèmes avant de te mêler des miens ». Représenté par un balai, évidemment.
  • « Jalousie », représenté par deux oiseaux qui se font face. Cela montre une rivalité entre deux femmes, souvent dans les mariages polygames.
  • 25.03 Pagnes et leur langage8« Si tu sors, je sors », il s’agit là d’un avertissement, d’une mise en garde, « ce que tu fais, je peux le faire également ». Cela représente l’égalité homme-femme illustrée par deux oiseaux, un en cage et l’autre libre.
  • « Les enfants valent mieux que de l’argent », montrant la position importante qu’a la femme dans la famille. C’est le symbole du matriarcat. On retrouve une poule entourée de poussin et d’œufs.
  • 25.03 Pagnes et leur langage10Le motif sur lequel je terminerai « Femme capable », la femme portant ce pagne montre au monde qu’elle est entreprenante et autonome, qu’elle n’a besoin de personne pour exister.

 

N’oubliez jamais, mes sœurs, que vous n’avez pas besoin d’un homme (ou de n’importe qui d’ailleurs) pour subvenir à vos besoins. Ayez des projets, accomplissez-les et devenez des grandes Dames !

 

Thorique Bénie NKASIA

 

 

Crédit images :

  1. https://www.voyagesetc.fr/destination-chateau-rouge-mon-voyage-au-mali-a-paris/
  2. http://lahdiscovery.blogspot.com/2016/04/le-tissu-royal-des-peuples-grasfields.html
  3. https://africanfashiondesign.wordpress.com/2013/03/22/tissu-dafrique-9-le-shwe-shwe-ou-schwe-schwe/
  4. https://www.lemondeduwax.com/etes-vous-incollable-sur-les-etoffes-africaines/pagne-baoule/
  5. https://blog-alphabusiness.jimdofree.com/pagne-ton-pied-mon-pied/
  6. https://useam.blog/2018/08/15/wax-motifs/
  7. http://www.rpms-tunisie.com/article_1707_dialogue–la-nouvelle-collection-de-samym.html

 

Sources :

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