Misogynoir

11.03 Misogynoir

En ce mois de mars et à l’occasion de la Journée Internationale des Droits des Femmes, il est de bon ton de mettre en lumière un phénomène vécu par toute une communauté mais qui ne fait pas encore suffisamment parler de lui : la misogynoir.

 

Les origines du terme

Misogynoir est un mot-valise combinant “misogynie” et “noir”. Il désigne donc la misogynie banalisée et les actes sexistes auxquels font face l’ensemble des femmes noires au quotidien. Ce terme a été créé en 2010 par Moya Bailey, activiste et professeure à la Northeastern University (Boston, USA) dans les domaines de la Culture, des Sociétés ainsi que dans le Programme d’étude du genre et de la sexualité féminine.
Il repose sur le principe d’intersectionnalité qui consiste à faire converger des luttes – ici, les luttes anti-raciste et féministe – plutôt que de les prendre indépendamment l’une de l’autre.

 

Comment la reconnaître au quotidien ?

Elle englobe toutes les situations de sexisme ordinaire auxquelles une femme peut être confrontée (inégalités salariales, dévalorisation, manque de représentation dans les hautes sphères). S’ajoutent à ces situations toutes les discriminations ou stéréotypes liés au fait qu’elle soit noire.

Quelques exemples…

-Vous avez été élevée dans le mythe de la femme forte, celle qui peut endurer les pires souffrances tout en gardant le sourire, en ne faisant surtout pas de vagues et en continuant à vivre comme si de rien n’était. Bien que cela puisse passer pour un cliché positif, cette idée selon laquelle la femme noire est censée faire preuve d’un courage à toute épreuve est en réalité un prétexte de plus permettant à n’importe qui de nous nuire sans avoir peur des conséquences de ses actes. Qui n’a jamais entendu de la bouche d’une aînée la fameuse phrase “Si tu l’aimes, supporte seulement”. C’est de ce mythe de la femme forte que profitent, entre autres, les hommes mal intentionnés qui se défoulent sur leur épouse ou leur font subir les pires atrocités. La glorification de la force mentale et de la prétendue résilience des femmes noires, en plus d’être des généralisations abusives, sont des freins au bon développement de la santé psychologique des individus. Comment prendre en charge une femme qui ne s’autorise même pas quelques instants de faiblesse ?

-À l’opposé de la situation ci-dessus, vous n’hésitez pas à faire entendre votre voix face à une situation d’injustice qui vous fait réagir et vous indigne. Vous êtes automatiquement catégorisée comme étant la “Angry Black Girl” de service (femme noire en colère), et votre propos est directement invalidé car “de toute façon, elle n’est jamais contente”.
Il suffit de regarder les interventions télévisées de Rokhaya Diallo pour observer cette forme précise de misogynoir. Il n’est pas question ici de débattre de la pertinence de son discours, mais bien d’analyser la manière dont ses propos sont reçus. Peu importe le sujet du débat, ses interlocuteurs ne retiendront d’elle que son ton engagé, pris pour de l’agressivité et la qualifieront ainsi tour à tour d’hystérique ou d’extrémiste qui ne voit la vie qu’à travers la couleur de peau.

-Dès le plus jeune âge, il vous a été enseigné que les jeunes filles noires étaient des lionnes, qu’elles devaient avoir des formes et des tempéraments de feu et ce, notamment au lit. En prime, vous avez probablement senti dès le début de la puberté qu’on ne vous traitait plus comme l’enfant innocente que vous étiez mais comme une jeune femme qui doit soudainement faire attention à ce qu’elle porte. Cette forme vicieuse de misogynoir a un nom : l’hypersexualisation.
Comme beaucoup de maux touchant la communauté, celui-ci remonte aux siècles passés, d’abord durant la période de l’esclavage et plus tard celle de la colonisation. De tous temps, la femme noire a été l’objet de fantasmes sexuels tous plus sordides les uns que les autres. Nous connaissons tous les conséquences qu’a pu provoquer cet étrange mélange de désir et de mépris : des viols en masse dans les plantations, des centaines d’enfants non-reconnus dans les colonies, l’exposition de la Vénus Hottentote dans les zoos humains au XIXe siècle, et j’en passe.

 

L’affaire de tou.te.s

Pour le bien de l’harmonie et du vivre-ensemble, la misogynoir devrait être l’affaire de tous, hommes comme femmes, noirs ou non. Oui mais voilà, elle a beau être bien ancrée dans les mentalités, il est parfois difficile de mettre un nom dessus ou de la reconnaître au quotidien. Dès lors, comment sensibiliser les uns et les autres à ce sexisme racialement connoté qu’ils ne connaîtront jamais ?

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En tant que femme noire, et donc la première concernée, c’est un travail de prise de conscience qui est à faire. Non, être dénigrée et négligée continuellement n’est pas normal et non, vous n’êtes pas excessive dans votre réaction. Oui, vous pouvez ne pas vous reconnaître dans les revendications et les combats des féministes blanches et non, cela ne fait pas de vous une mauvaise féministe pour autant. Vous n’êtes obligée ni de tout endurer ni de réagir à tout. Vous avez la permission d’être vous-même sans ressentir le besoin de vous excuser auprès de qui que ce soit, ni de vous édulcorer.

En tant qu’homme noir, c’est un travail de déconstruction qui vous attend. Déconstruction non seulement des stéréotypes liés au genre mais également ceux liés à la couleur. Oui, vous pouvez tout à fait être féministe sans compromettre votre masculinité. Non, aucune femme n’aime entendre “je ne pourrais pas sortir avec une Noire, j’aurais l’impression d’être avec une sœur ». Non, vous n’êtes pas obligés de perpétuer des comportements problématiques sous prétexte que c’est la culture ou que vous avez été éduqués de la sorte.

En tant que femme blanche, le travail qui est le vôtre est la reconnaissance des luttes des femmes racisées sans pour autant chercher à vous les approprier. L’afro-féminisme ne vous exclut pas, il n’a juste pas les mêmes enjeux ni les mêmes objectifs à 100% et cela ne devrait pas être un problème. Des réalités différentes requièrent un militantisme différent. Non, vous n’êtes pas exclues, et oui nous avons très certainement des revendications communes. Non, ne sortez pas la carte de “je ne vois pas les couleurs”. Tout le monde les voit. De plus, la question n’est pas de voir les couleurs ou pas mais bien que certains groupes de personnes soient mal traités à cause de celles-ci.

Enfin, en tant qu’homme blanc, les trois tâches listées ci-dessus vous reviennent en plus du travail de sensibilisation. Vous possédez une plateforme et une visibilité dont aucun autre groupe social ne jouit actuellement, tant dans le monde de l’art que celui du divertissement ou de la politique. Il serait donc pertinent que ceux qu’on écoute sensibilisent aux problématiques de ceux et celles qui peinent à se faire entendre et mettent en lumière leurs luttes, non pas pour s’en attribuer les mérites mais dans le simple but d’utiliser sa voix à bon escient.

Loin d’être éradiquée, la misogynoir a malheureusement encore des beaux jours devant elle. Cependant, il existe de plus en plus d’ouvrages, de vidéos et de comptes sur les réseaux sociaux qui sensibilisent à cette problématique. Liste non exhaustive :
On Intersectionality : Essential Writings, K. Crenshaw, 2017
#HashtagActivism, Networks of race and gender justice, S. Jackson, M. Bailey & B. Foucaut-Welles, 2020
Ouvrir la voix, documentaire d’Amandine Gay, 2017
-@tetonsmarrons, @decolonisonsnous & @sansblancderien sur Instagram
-Philogynoir, Nadjelika ou encore Keyholes&Snapshots sur Youtube

 

Nyota

 

Crédit image : https://www.lepoint.fr/afrique/nyansapo-ce-festival-afrofeministe-europeen-qui-fait-polemique-29-05-2017-2131118_3826.php

Sources :

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